Petit interlude pour parler manspreading, communication non violente et culbute.
Il était bien gaulé, avec un bonnet de bain doré. 35 ans estimés, le crawl assuré.
C’était jeudi, à 17 h 30. Heure de pointe dans le grand bassin, ligne d’eau « experts en plaquettes » embouteillée. Alors que, blottie dans un coin, j’enfile péniblement mes palmes avec la grâce d’une grue (l’oiseau, pas l’engin) au côté de cinq autres gus, je le vois arriver, lancé en fusée. Je tente en vain de me décaler pour le laisser culbuter… Mais la poussée d’Archimède assortie de ma réactivité latente ont fait que je l’ai gêné. L’homme, dans sa culbute.
Se produit alors une succession d’évènements qui, au-delà de me sidérer, réveillèrent le Stromboli qui sommeillait en moi. D’abord, notre belle écrevisse décide d’exécuter sa petite figure sous-marine, en prenant appui sur moi, plutôt que sur le muret. Pas de blessure à déclarer, j’ai des abdos bétonnés. Je vous laisse cependant imaginer ma stupeur, quand ce dernier prend la peine de s’arrêter dans sa course effrénée pour me lancer, avec ironie et sarcasme : « Super, hein, bravo, merci ! ».
Ce belâtre que j’avais pris pour un chaton maladroit s’avère donc être de cette espèce laide d’escogriffe mal dégrossi (pour reprendre les termes de Mona Chollet), en venant de réaliser, ni plus ni moins, qu’une version aquatique de manspreading. L’espace m’appartient et je fais fi de ton existence.
En théorie, deux options s’offrent à moi. Soit je choisis la passivité et je « laisse couler », sans mauvais jeu de mots. Soit… je laisse jaillir le geyser de colère contenu par la féministe en plein syndrome prémenstruel que je suis actuellement. Ni une ni deux, mes palmes chaussées, je me transforme en un turbo-triton et je me lance à la poursuite de cet horrible individu.
À bout de souffle, il nage vite le bougre, je tente de me remémorer mes cours de communication non violente, ayant pourtant la furieuse envie de lui faire bouffer son pince-nez. Je m’imaginais déjà lui dire avec un ton mâture et posé : « J’ai noté que vous aviez exercé votre culbute sur moi, je me suis sentie méprisée, je vous demanderai à l’avenir de faire preuve de civisme et de tenir compte de la densité de population dans la ligne d’eau avant de vous laisser aller à vos petites routines de nageur macho et égoïste. » Oups, je dérape. Oui, je dérape complètement. Puisqu’arrivée à son niveau, point de beau discours. Non. La petite fille de 7 ans qui hurle en moi tant elle en a marre de tous ces mecs qui se croient seuls au monde, décide de l’éclabousser et… de lui faire un doigt d’honneur. Avant de faire demi-tour en lui passant devant. Merde. J’ai encore failli à mon projet d’un échange qui se voulait pédagogue et bienveillant.
Le meilleur dans cette histoire ? C’est qu’il a présenté ses excuses. Oui, oui. Auprès de mon amie Elena, qui nageait avec moi, mais qui n’avait cependant rien capté à la guerre nucléaire que je venais de déclencher.
Selon moi, dans cette situation, il n’y avait en réalité qu’une seule option. Celle d’intervenir, de l’interpeller sur son attitude irrespectueuse. Je rêve cependant du jour où j’aurai la lucidité, l’assurance et le calme pour m’exprimer sereinement lorsque je me sens lésée. Pour le moment, Lulu, 7 ans, est encore un peu trop souvent aux manettes.
Il y a du boulot.