J’ai toujours un plan. Enfin, normalement. Que ce soit pour que Jim, le beau goss de ma classe de CM2, se retrouve assis à côté de moi dans le bus pour aller en voyage scolaire, en passant par mes révisions de première année de médecine méticuleusement organisées, ceux plus ou moins foireux pour aller en after après le kebab de 4h du mat’ ou encore, et (malheureusement) plus d’actualité, des plans sur la comète dès lors que je projette mon avenir en 2050 avec un date qui s’est bien passé.
Je fais partie de celles qui ont été bercées par l’illusion que l’on pouvait contrôler l’avenir à grand coup de liste, de détermination, de travail et d’un soupçon de rigidité. J’ai toujours entendu ma maman me dire : « Une femme indépendante sait où elle va. » C’est donc assez naturellement que je me suis mise à faire des plans, telle une véritable obsession, une routine, et même un métier. Plan A, plan B, plan C, anticiper c’est la sécurité, comme on dit dans le jargon. Je n’ai jamais compris ceux qui se laissaient vaciller par la vie, les bras ballants, le pull trop grand, le corps mou. Moi, j’avance tonique, avec la pugnacité et le smile de Simone Biles (ou presque). Il suffit d’exécuter avec précision l’enchainement de petits pas mentalisé avec acharnement, et la figure finale sera forcément P-A-R-F-A-I-T-E.
Il faut cependant bien avouer, et Simone pourra en témoigner, qu’avancer dans l’existence en suivant avec obsession une feuille de route, ça pompe de l’énergie. Mais le plus dur dans cette histoire, c’est d’avoir l’air chill (ça fait partie du plan), de rendre cela naturel, fluide, léger, en prétendant à toute copine en saturation des applis que « c’est pourtant simple, il suffit de sourire béatement et de dire oui à la vie ». Heureusement, je ne suis pas seule dans cette compulsion. J’ai d’ailleurs une de mes amies, que j’ai longtemps prise pour une hippie de l’orga, qui s’en sortait toujours l’air de rien. La vie semblait couler sur elle, tandis qu’elle menait paisiblement sa barque en soupirant d’aise. Jusqu’à ce que je découvre l’envers du décor, le pot-aux-roses : un agenda papier, ou devrais-je dire un « organisateur de semaines ». La garce, elle s’était bien gardée de me partager le tuyau, j’veux le même.
Pourtant, de temps en temps, cette idée incongrue jaillit dans mon esprit : « Et si le plan, c’était de ne pas avoir de plan ». Et si un plan, c’était fait pour ne pas être suivi ? Et si la clé d’une existence riche, c’était d’accepter de prendre des sentiers détournés, de se perdre, pour mieux (s’)explorer ? Le plus grand des luxes ne serait-il justement pas d’avoir la possibilité d’apporter de la nuance à une destinée prétracée, fléchée, préconçue ? Y mettre des bémols, apporter sa petite touche perso, sa fantaisie, son grain de folie ?
Je bois une gorgée de kombucha et me ressaisis en écrivant ces lignes. Moi, avoir peur ? Ah « je ne crois pas non », sorry but c’est juste que ça ne marche pas sur moi. J’ai quand même un minimum d’ambition et, à l’heure actuelle, je suis plus en train d’élaborer un programme en 4 étapes, digne d’une conférence TEDX ou d’une master class de coaching de vie, que de me laisser porter par des affabulations de bo-bo trentenaire abreuvée aux liqueurs fermentées.
D’ailleurs ça commence maintenant. Première étape : clarification. J’imagine faire du tri à gogo, ma déclaration d’impôt, du ménage à en épater Mme Doubtfire, prendre rendez-vous avec mon conseiller financier, rempoter mes plantes, cirer mes chaussures, faire mes ourlets de rideaux, finir tous mes albums photos. Et aussi nettoyer mes vitres.
C’est pas mal ça, pour faire rentrer la lumière et avoir l’esprit plus clair.