Une formule qui mériterait d'être aussi automatique que le pipi au saut du lit.
“T’en as de l’allure”, c’est ce que je me suis dit ce matin, alors que je me coiffais de mon calot pour aller au bloc opératoire. Habituellement, je m’adresse plutôt un coup d’œil express assorti d’une pique sarcastique à lire avec l’accent du sud-ouest : « Et beh, quand l’anesthésiste a l’air plus fatiguée que ses patients, bonjour l’ambiance ». Mais aujourd’hui, on était plutôt à deux doigts du petit clin d’œil coquin dans le miroir, le tout sous les néons halogénés des vestiaires.
Surprise par ce compliment spontané et inattendu, que je réserve habituellement aux jours de grandes occasions où je suis pimpée comme jaja, je me suis immédiatement demandée dans quelle phase de cycle menstruel je me trouvais. Phase d’ovulation, ça doit être pour ça que j’ai la niac de la tigresse. Mes crocs aux pieds, j’entame ma journée, convaincue de mon chaloupé félin.
Mais quelque chose me chiffonne et je souhaite profiter de la perche que je me suis tendue pour reconsidérer, comme une nécessité, la relation assez réductrice que j’entretiens avec mon corps. Attention, ça part sur du sérieux.
Mon cher corps, je voudrais m’excuser car j’ai conscience que je ne te traite pas bien. Je te considère comme un moyen de locomotion, une simple vitrine, me servant d’interface avec le monde extérieur. Une vitrine que je ne regarde pas vraiment. Ou plutôt, que je ne regarde que pour comparer et juger. Je te pousse dans tes limites, te sors en permanence de toute forme de confort, cherche à « t’optimiser », pour que tu sois enfin « assez ». J’évalue jusqu’à quel niveau de manque de sommeil tu es capable de fournir une pensée vive, à quelle vitesse tu me permets de courir un semi auquel j’ai décidé de te présenter au pied levé, alors que tu étais en disette sportive depuis des mois. Je t’exhorte à rester mince, et scrute les petits bourrelets du ventre, que je tente de faire disparaître à coup de jeune intermittent et mono-diète exotique. Entre ces phases de famines, je te nourris essentiellement à base de tartines de Saint-Moret, de croquetas, et d’un kiwi par semaine. Le tout arrosé de vinasse, spritz et autres spiritueux consommés par la même occasion. Je t’arrache les poils, te rase, te crame les veuch, t’exfolie jusqu’à t’en décaper le derme, et t’enduis machinalement de crèmes bourrées de cochonneries sans même chercher à te faire profiter des délices du massage. Je te fais porter des chaussures trop étroites et trop hautes parce que ça fait joli, je te donne mal au dos et ne porte par les semelles orthopédiques que tu me réclames. Je te hâte en permanence, te bouscule, te muselle si tu te plains. Malgré cette négligence, tu es là et réponds présent. Tu me donnes ce que je t’exige. Pas de blessure ni de maladie à déclarer. Je touche donc du bois et te dis merci.
Ça n’a peut-être pas l’air si pire, on pourrait même dire que j’exagère. Après tout, je ne fume pas, ce n’est déjà pas si mal. Pourtant, je comprends enfin quelque chose que je sais depuis longtemps : toute cette histoire de mise à l’épreuve esthétique, intellectuel, physique n’est permise que par une chose, la santé. Si nous étions en souffrance, nos priorités seraient sans doute moins futiles. Aller bien est un privilège, et il est de mon (notre) devoir de l’honorer à travers chaque petite banalité du quotidien, aux regards de ceux qui n’ont pas cette chance. Il est temps de se départir de cette mentalité malsaine qui valorise la performance, gangrénée par l’indécrottable « quand on veut, on peut », de se bomber le torse d’humilité et d’intégrer enfin ce qu'est la réalité : c’est « quand on peut », que l’ « on veut ».
L’Univers me donne la chance d’aller bien, et moi, en me cravachant à la moindre occasion, je lui rétorque en ingrate que cela ne suffit pas, que cela pourrait être plus, que cela pourrait mieux. Je suis fatiguée de ce petit manège qui ne tourne jamais assez vite. Je veux (r)établir la connexion entre cette réflexion, mon regard, et ce corps. Il est temps de prendre soin de moi, non pas pour me contorsionner dans le moule étouffant de la parfaite Wonder-Woman, mais parce que je veux simplement continuer d’aller bien.
Dorénavant, je me promets d’interroger le but de chaque geste/action/projet que je m’applique, qu’ils soient de nature esthétique, sportive, intellectuel. Des questions, j’en ai un paquet : « Pourquoi j’enchaîne les pintes un mardi soir ? » , « Pourquoi je me suis inscrite à ce trail ? », « Pourquoi je me fais le maillot intégral ? »… Tant que la réponse à ces questions est : « Parce que ça me fait du bien » (dur à croire pour le maillot intégral…), alors je suis dans ma liberté, et je ne suis pas dissociée de ce corps. En bref, je suis alignée. J’espère ainsi modifier petit à petit le regard que je me porte ; un regard qui se veut plus juste, compatissant, compréhensif et doux.
Je me rends compte que je viens de faire une longue digression. Mais je pense sérieusement que notre rapport au corps est un sujet de société. Peut-être que c’est cela aussi avoir 30 ans. Commencer à amorcer une saine résistance face à ce système asphyxiant du toujours plus et toujours mieux, oser identifier sans se culpabiliser nos véritables motivations, et ainsi prendre conscience du message que nous nous envoyons, mais aussi que nous transmettons aux autres, par ricochet.
Prendre soin de soi pour prendre soin des autres, cela nécessite de modifier son regard en profondeur sur notre quotidien et de manière inextricable, sur notre corps.
On en arrive à la deuxième partie de mon plan (et oui, encore lui). Après le ménage extérieur, je vais faire un ménage intérieur, câliner mon booty et mon esprit.